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13/04/2012

13 AVRIL 2012 : "HISTOIRE D'UNE FOI" V.Belen

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Etienne

 

Depuis la sixième, où nous avons fait connaissance, Etienne est mon grand ami. On partage le goût pour la littérature, de franches rigolades, les mêmes origines rurales - on plaisante souvent sur le dialecte local qu’on comprend tous les deux - toute une façon de voir les choses. Etienne est posé et a beaucoup de finesse intellectuelle, et pas grand-chose en commun avec les garçons de son âge, ce qui fait que j’ai la même intimité avec lui qu’avec mes meilleures amies. D’ailleurs on forme un petit groupe fort sympathique, lui, ma meilleure amie, deux copines de collège et moi. Avec Etienne, et ça nous rapproche énormément aussi, on partage beaucoup de choses au niveau de la foi. Il est croyant lui aussi, pratiquant comme moi, il apprend à jouer de l’orgue en plus du piano et je vais parfois l’écouter jouer à l’église où il prend ses cours. J’ai par contre la foi un peu plus « militante » que lui, il me dit qu’il a tendance à être « un chrétien qui met son drapeau en poche ». En seconde, nous entrons dans deux lycées différents de la même ville, mais nous continuons à nous voir tous les jours car nous descendons du train à la même gare. Mon train arrive avant le sien, je l’attends et on fait un bout de chemin ensemble. Avec ma meilleure amie, nous allons aussi parfois le voir à la pause de midi, nous avons le droit de sortir de notre établissement mais pas lui, du coup nous nous parlons à travers les grilles de son lycée. C’est à seize ans que mes sentiments pour lui évoluent. Un jour, chez lui, je l’écoute jouer au piano la « Sonate au clair de lune » de Beethoven et je me prends à rêver. Tant d’harmonie ne peut pas rester sans suite. Je pressens que je ne retrouverai jamais une telle complicité avec un garçon, et que c’est sans doute lui l’homme de ma vie. Je nourris des sentiments amoureux pour lui. Je lui en fais part, pas de vive voix mais dans des lettres, auxquelles ils ne répond jamais de façon claire. Je n’arrive pas à savoir si ces sentiments sont réciproques ou pas. Alors nous continuons à nous voir comme si de rien n’était, je fais preuve de patience, je rêve du jour où il me prendra la main ou bien m’embrassera, dans les petites rues dans lesquelles nous passons après son cours d’orgue… J’attends et rien ne se passe… Depuis le début, je sais qu’il y a une alternative à notre histoire : peut-être bien qu’Etienne a une vocation religieuse. Auquel cas il choisira les ordres et je le perdrai. Je le sais et je l’accepte, je prie même en ce sens : « Seigneur, si tu veux Etienne à ton service, appelle-le, et je m’effacerai. » C’est douloureux, mais ma foi est plus forte que mon intérêt personnel. Une nuit - je suis en début de terminale, dix-huit ans bientôt - je rêve que je suis amoureuse d’un professeur de mathématiques et que j’apprends qu’il est séminariste. Le lendemain, je vais chez ma meilleure amie, Etienne est là aussi. Je raconte mon rêve en riant, mais intérieurement en fait je ne ris pas vraiment. Etienne fait allusion au fait que ce n’est pas un rêve anodin. Je lutte pour ne pas comprendre, mais j’ai déjà compris. Quelques jours après, nous cheminons à nouveau ensemble le matin vers nos lycées respectifs, et Etienne m’annonce qu’il veut entrer dans la vie religieuse après le bac. Ecroulement. Ecroulement de toutes parts.

 

 

La philosophie et le doute

 

Je suis en terminale littéraire et nous avons huit heures de philo par semaine. J’adore la philo, mais elle bouleverse toutes mes certitudes. Le programme de philo commence avec Socrate. Socrate me fascine, je suis séduite par les valeurs qu’il défend, qui se rapprochent énormément des miennes, de mes valeurs chrétiennes. Nous devons rédiger un court paragraphe sur Socrate dans nos brouillons, et la prof passe dans les rangs. J’ai écrit : « Socrate me fait penser à Jésus Christ. » La prof s’arrête sur mon cahier, et avec son stylo rouge, elle barre d’une croix le mot « Christ » : « En philo, on dit Jésus. » Je reste interloquée devant mon cahier et ce « Christ » barré d’une grosse croix rouge. Chaque cours de philo apporte son lot de questions – c’est le but, et c’est bien ainsi. Je lis « Les animaux dénaturés » de Vercors et un gouffre béant s’ouvre devant mes pieds : L’homme a-t-il une âme ? Je ne trouve absolument aucune réponse à ma question, qui me taraude jour après jour. L’aumônerie du lycée, que je fréquente assidûment, ne m’est d’aucun secours face à ce doute subit. A la rentrée de seconde, l’aumônier nous avait demandé d’écrire anonymement sur des papiers qui était le Christ pour nous. J’avais répondu par plusieurs phrases pleines de certitudes ferventes. Quelqu’un avait répondu : « Je me le demande », et lorsque les papiers ont été lus, j’ai réagi par l’incompréhension. Qui pouvait bien avoir écrit cela ? Comment pouvait-on douter ainsi ? Ma meilleure amie m’avait dit ensuite que c’était elle, et j’avais été complètement démunie face à son doute, d’autant plus qu’elle était venue à la foi un peu tardivement à mon contact, entre autres. Et là je suis en terminale, et pan par pan, toute ma foi s’écroule. L’homme a-t-il une âme ? Où est Dieu dans l’évolution de l’espèce ? J’en suis là à la Toussaint 1981. Etienne ne m’a pas encore dit qu’il veut entrer dans les ordres. Quelques jours avant la Toussaint, j’assiste, comme avant chaque fête liturgique, à la célébration pénitentielle collective de ma paroisse - l’examen de conscience suivi d’une absolution collective. Et là, je me rends compte que je n’arrive plus à prier. Le « Credo » ne sort plus. Je n’arrive plus à dire : « Je crois en un seul Dieu, le Père tout-puissant… ». Je ne peux plus le dire. Le doute est là. Je ne crois plus. Je pleure à chaudes larmes, au premier rang de la tribune, espérant que personne ne me verra. Quelque chose s’est brisé en moi. Je ne crois plus. Je raconte ça par écrit dans mon journal intime, que je mouille lui aussi de mes larmes. Impossible d’en parler à mes parents, je me dis que ça leur ferait trop de peine, moi qui suis la plus fervente de la fratrie. Je n’arrive pas à imaginer comment je pourrai vivre sans la foi chrétienne dans cette famille-là, où tout est dicté par les règles morales de l’oncle prêtre et rythmé par la pratique religieuse. Je choisis de ne rien dire.

C’est quelques jours après qu’Etienne m’annonce qu’il va suivre sa vocation religieuse. Je n’en suis plus à un écroulement près. Mais ça devient dur pour moi d’avoir Dieu pour « rival », dans la mesure où je ne crois plus en lui. Il me prend Etienne. Et moi, je deviens quoi ? Et quelles valeurs morales aurai-je désormais, vu que l’Evangile était la base de tout mon code du « vivre ensemble » ? Le curé de mon enfance, que j’ai toujours tant aimé, est encore en fonction dans mon village pour quelques mois avant de prendre sa retraite, il a une maladie. Je vais le voir et je lui raconte tout ça, mon doute, ma détresse. Il dédramatise, il me dit : « Véronique, tu as perdu ta foi d’enfant, c’est normal, tu dois trouver ta foi d’adulte. Tu retrouveras le Christ dans les autres. » En fait, je ne suis pas vraiment décidée à trouver ma foi d’adulte tout de suite. Car pour le moment, je me sens libre. Un soir, je m’arrête longuement près d’un guitariste irlandais qui fait la manche dans la rue. Je l’écoute et je me sens différente, tout à coup. Je n’épouserai jamais Etienne. Je n’ai plus la foi. Je suis une jeune fille libre. Après, c’est la réorganisation de ma vie intérieure. Parallèlement, on parle beaucoup de Freud, de la psychanalyse en cours de philo, et je découvre toutes ces nouvelles notions avec passion. Nietzsche aussi, qui me révulse plutôt : «Périssent les faibles et les ratés ! Et il faut même les y aider ! », Marx : « La religion est l’opium du peuple », Sartre, une façon de penser qui ne m’avait jamais effleurée. Je suis avide de découvrir mais mon doute devient abyssal. J’approfondis aussi en cours d’histoire des événements qui me font rougir d’être catholique. L’Inquisition, le procès de Galilée, la Shoah… Enfant, je m’interrogeais sur la différence entre catholiques et protestants. Les massacres de la Saint Barthélémy blessent ma conscience, d’autant plus que j’approuve les principes d’origine du protestantisme. Face aux anticléricaux, je n’ai plus d’argument. Je porte aussi un regard critique sur la soumission de ma famille aux diktats de l’oncle prêtre. Ma mère est toujours dans le souci du « qu’en dira-t-on », bien qu’elle souffre jusqu’au fond de son être de la collusion sans concession de son frère et de sa mère, le plus souvent contre elle. Il faut toujours veiller à rester dans les normes morales du catholicisme. Sortir avec un garçon, c’est mal, aller à la messe le dimanche, ça ne se discute pas, se marier, c’est à l’église. J’étouffe. Je ne veux pas pour autant d’un néant moral. J’ai toutes les peines du monde à mettre quelque chose à la place de ma foi. Je découvre le mot « agnosticisme » et je trouve qu’il me va tout à fait. Plus assez naïve pour me dire croyante, pas assez sûre de moi pour me dire athée. Dieu, je ne sais pas s’il existe. C’est tout à fait l’état d’esprit dans lequel je suis.

 

Je reste sensible aux valeurs de l’Evangile. Je suis toujours foncièrement de gauche, dans ces premières années où elle est enfin au pouvoir. Alors un jour, je me dis : « Jésus, je ne sais pas qui tu es. Je ne sais pas si tu es ou non le Fils de Dieu. Je ne sais pas s’il y a un Dieu. Mais je te garde comme mon philosophe préféré. » Et c’est ma position pendant de longues années. Je reste, je pense, une personne bienveillante et sensible à autrui. Mais je n’ai plus la foi de l’Eglise. Et à vrai dire, à dix-huit ans, ça m’arrange bien, parce que j’ai envie de commencer à goûter aux plaisirs de la vie… Après le bac, j’entre dans une vie nouvelle : je suis admise à l’Ecole Normale d’Instituteurs et j’ai la chance de ce fait de poursuivre mes études en étant rémunérée. Je vis tout ce dont j’ai été privée jusque là du fait de la condition modeste de mes parents : premiers voyages, sorties avec des amis, première voiture… Un grand vent de liberté. Je me découvre aventurière alors que j’avais connu jusque là une vie étroite et sage. J’apprends aussi les contraintes d’un métier exigeant, les études ne sont pas excessivement difficiles mais les périodes de pratique en classe très denses en travail. Ces trois années sont à la fois enthousiasmantes, car pleines de découvertes, et douloureuses, car je n’arrive pas à atteindre un équilibre intérieur. J’aime à nouveau, longtemps, de façon non réciproque, et j’en souffre beaucoup. Attendre sans savoir si mes sentiments aboutiront sur une relation amoureuse me mine. Ou alors je me lance dans des petites histoires d’amour pas vraiment convaincantes qui ne durent pas et me laissent un goût amer. Je n’ai plus de « port d’attache » au niveau de mes valeurs, comme j’avais pu en avoir un jusqu’à dix-huit ans avec ma foi. Parfois, une étincelle m’éclaire à nouveau : des moments forts à la JOC, dans laquelle je suis encore engagée à ce moment-là ; un spectacle à Paris qui me ravit : « Un homme nommé Jésus » de Robert Hossein, qui m’émeut tellement que j’attends l’acteur tenant le rôle du Christ à la sortie des artistes pour le remercier. Je relis l’Evangile. La foi m’attire. Mais toujours, je fais un pas en avant vers la croyance pour reculer à nouveau. Le personnage de Jésus m’interpelle toujours au plus haut point, mais le mot « Dieu » n’a plus de signification pour moi. Je continue néanmoins à chercher des réponses à mes questions existentielles là où je peux. La philosophie et la psychologie, qui sont également au programme de ma formation d’enseignante, m’intéressent toujours autant qu’en terminale. Comme si mes doutes religieux ne suffisaient pas, le petit copain de ma meilleure amie et colocataire, qui est très souvent chez nous, ébranle aussi mes convictions politiques. Il a sa carte au RPR et me taquine beaucoup sur mes valeurs de gauche. Athée, il se gausse de la « civilisation judéo-chrétienne », un mot qui revient sans cesse à sa bouche. Face à ce rhétoricien brillant, je suis souvent à court d’argument pour défendre mes pauvres idées… ou ce qu’il en reste.

 

Laïcité

 

En intégrant l’Ecole Normale d’Instituteurs, je suis aussi entrée de plain-pied dans l’Education Nationale, et dans la grande famille des enseignants laïcs. Le statut en Alsace - Moselle est hybride du fait du concordat. Une heure de religion est dispensée pendant les horaires scolaires, les élèves y assistent en principe, sauf dispense écrite des parents. Dans certaines salles de classe rurales, on trouve encore un crucifix. Quelques postes de l’école publique sont jusqu’aux années quatre-vingts occupés par des religieuses, parfois nous prenons leur succession et des parents ne comprennent pas que la journée ne commence plus par une prière. Ce statut particulier rend peut-être encore plus farouche l’anticléricalisme du corps enseignant. C’est un fait que je découvre en intégrant « la maison » : ici on est anticlérical et athée, ou on n’est pas. Jeune normalienne, j’évoque mes engagements à la JOC. Cela me vaut surtout des moqueries. Je n’ai qu’une amie proche dans cette promotion avec laquelle j’échange parfois au sujet de la foi, qu’elle a alors bien plus vive que la mienne. Dans ce milieu que nous faisons nôtre, la religion est un sujet de plaisanterie courant, la rancoeur contre l’Eglise et tout ce qui la touche de près ou de loin est de bon ton. Comme nous sommes soumis au statut concordataire, nous avons aussi une unité de formation religieuse à l’Ecole Normale, car nous sommes censés enseigner nous-même l’heure de catéchisme. Evidemment tout le monde s’y refuse, du moins en Moselle, ce sont des catéchistes qui interviennent dans les écoles, mais la formation demeure. On peut en être dispensé. Pour moi, j’assiste aux cours. Ils sont donnés par un aumônier, qui a fort à faire avec les convictions laïques de ces étudiants agités. Il prend le parti de nous informer sur toutes les religions, ce qui m’intéresse et me donne matière à réfléchir. Tout ce contexte largement anticlérical ne m’aide pas à progresser dans mon questionnement spirituel. Le fossé se creuse entre ma pratique et ma croyance d’autrefois et la manière de penser propre à l’Education Nationale. Je me laisse aller moi aussi à la raillerie, je suis complice de mes amis qui « bouffent du curé », je m’indigne comme tout le monde des prises de position de l’Eglise catholique et je deviens tant bien que mal adulte dans cet esprit de rébellion. C’est inconfortable au niveau des valeurs que je voudrais un tant soit peu préserver, mais la vie devient plus facile, avec moins d’exigences morales. Mes parents sont parfois perplexes devant mon revirement. Je ne vais désormais à l’église que quand les événements familiaux m’y obligent. Et par souci d’authenticité, quand même, je n’y communie plus.

Source : http://www.histoiredunefoi.fr

 

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10:16 Publié dans RÉCITS | Commentaires (0)

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